Vincent Capt et Vincent Verselle
Résumé

Cet article se penche sur l’une des deux « lettres du Voyant » de Rimbaud, problématique en termes de textualité, car s’apparentant a priori à un assemblage segmenté de plusieurs textes. Cet objet interroge les facteurs qui permettent de délimiter les frontières d’un texte, et ceux qui garantissent sa progression et sa solidarité. On se confrontera ainsi d’abord à une suite raisonnée de problèmes touchant en premier lieu aux principes de cohésion et de cohérence, à une échelle dite « mésotextuelle ». Puis une hypothèse sera soumise à exploration, selon laquelle, à ce niveau de structuration, la continuité de ce discours épistolaire est moins redevable du critère du genre que d’opérations spécifiques liées à une performance d’écriture.

Plan

Préambule

Le cadre particulier dans lequel prend place la présente contribution – les actes d’un événement qui a été tant un colloque scientifique qu’un hommage rendu à quatre professeurs partis à la retraite (et plus spécifiquement, pour ce qui nous concerne, un hommage aux travaux de Jean-Michel Adam) – demande quelques commentaires préalables, afin de situer notre prise de parole dans ce double mouvement qu’est un « hommage scientifique ».

Les pages qui vont suivre trouvent en effet leur origine dans une recherche qui participe d’un projet éditorial concernant l’ensemble de l’unité de linguistique de la section de français de l’Université de Lausanne (ainsi que quelques autres chercheurs non directement rattachés à l’unité, mais qui collaborent régulièrement avec elle)1. En effet, il y a environ cinq ans – dans la perspective du départ à la retraite de Jean-Michel Adam –, l’unité de linguistique a voulu « marquer le coup » à sa manière, en imaginant un recueil d’articles dont l’objectif n’est pas tant de faire un bilan de la théorie du texte, que de proposer l’exploration de nouvelles pistes, en allant traiter la question de la textualité par exemple sur des corpus pas ou peu étudiés sous cet angle, ou en observant des phénomènes qui interrogent la textualité. Par effet de ricochet, l’entier du projet éditorial résonne ainsi dans notre contribution ; et si seuls deux noms apparaissent au terme du présent article, c’est néanmoins toute l’unité de linguistique qui, d’une certaine manière, prend part ici à l’hommage consacré à Jean-Michel Adam et à ses travaux.

Le titre de travail de ce projet de recueil était initialement « Problèmes du texte » ; et nous avons fait le choix pour notre part de nous confronter à des textes qui « font problème ». Comme le titre de notre contribution le fait entendre, notre questionnement a en effet pour point de départ un corpus de deux lettres signées Arthur Rimbaud, qui mettent en défaut les critères usuels de généricité et de textualité2 : il s’agit des fameuses « lettres du Voyant », datant du mois de mai 1871, qui résument le projet poétique du jeune homme. L’une est adressée à Georges Izambard, dont on rappellera qu’il a été enseignant en classe de rhétorique à Charleville et qu’il a été, pendant un moment, une sorte de « mentor » pour Rimbaud ; l’autre est envoyée à Paul Demeny, poète douaisien dont Rimbaud fait la connaissance par l’intermédiaire d’Izambard, et qui est aussi un proche de l’éditeur de la Revue artistique (la critique s’accorde alors à penser que, si Rimbaud entretient cette correspondance avec Demeny, c’est dans l’espoir, surtout, de se faire publier).

Si ces lettres sont problématiques en termes de textualité, c’est que chacune se présente non pas tellement comme un texte, mais plutôt comme un assemblage de plusieurs textes. Dans le présent article, nous focaliserons notre attention uniquement sur la lettre à Demeny, qui est la plus problématique, à bien des égards, au sujet de laquelle il faut mentionner en premier lieu le fait – intrigant – que Demeny n’a pas répondu à Rimbaud3. On peut bien entendu imaginer une multitude de motifs pour expliquer cette absence de réaction, l’un d’eux pouvant être – pourquoi pas ? – que Demeny n’a pas su quoi faire avec cette lettre, en raison de son caractère fragmenté4. En effet, après une brève séquence transactionnelle, non précédée d’un phatique d’ouverture, celle-ci donne immédiatement à lire un « Chant de guerre Parisien », que suit un bout de « prose sur l’avenir de la poésie » (selon les termes de Rimbaud, p. 2 de la lettre) ; ce développement est interrompu par l’insertion d’un deuxième poème, « Mes petites amoureuses » – qualifié par Rimbaud lui-même de « second psaume hors du texte » (p. 5) ; la lettre se poursuit avec une brève séquence transactionnelle, puis une reprise de l’« essai » sur la poésie, et se termine par un nouveau poème, « Accroupissements », et une brève séquence de clôture. Par cette esquisse schématique de la structure de la lettre, on comprend que les lieux où la textualité de cet objet discursif est mise en défaut, ou pour le moins mise en question, sont les points de transition entre les divers « moments » importants de la lettre, c’est-à-dire entre le premier poème et le début de l’essai sur la voyance1, entre celui-ci et le deuxième poème, et entre la fin de l’essai et le dernier poème.

1. La voyance à l’œuvre dans la lettre à Demeny

La critique rimbaldienne a depuis longtemps abordé le thème de la voyance. Il ne s’agit pas dans la présente contribution d’amener directement une pierre à cet édifice. Traditionnellement présentée comme introspection et programme poétique et social révolutionnaire, la voyance nous intéresse parce qu’elle concerne plus globalement un mode de connaissance de soi qui passe par (de) l’autre et qui – donc – s’expérimente dans le langage. Pour reprendre les termes de Rimbaud, le poète doit renouveler, voire inventer une langue : il lui faut « Trouver une langue » (haut de la p. 7 de la lettre) – c’est pour cette raison que la voyance nous intéresse dans le cadre de cet article.

La « méthode » rimbaldienne invite à s’interroger sur une pratique langagière spécifique. Rappelons-nous du « Ça ne veut pas rien dire », adressé à Georges Izambard, dans l’autre « lettre du Voyant », la première chronologiquement, à propos du poème « Le Cœur supplicié », qui s’y trouve inséré. Cette affirmation, étrange a priori, permet d’indiquer que le « dérèglement de tous les sens » mentionné dans la lettre à Demeny (p. 4) ne se confond pas, philosophiquement pour l’heure, avec le « n’importe-quoi », mais correspond à un « je-ne-sais-quoi », à savoir un inconnu, constitutif et moteur, intégré au langage. La voyance concerne une poétique si celle-ci est la recherche ou, davantage, l’exploration linguistique de sa propre altérité.

2. Des problèmes de frontières textuelles

Dans le parcours de la lettre à Demeny qui va suivre, nous ne nous livrerons pas à un passage en revue exhaustif de tous les paramètres de la textualité ; nous nous arrêterons sur les phénomènes les plus saillants, qui mettent en question le caractère homogène, cohésif de cette lettre – ceci avant de dessiner une des pistes qu’il s’agit selon nous de suivre afin de donner une réponse aux interrogations que cette lettre soulève.

Pour opérer ce parcours, nous repartirons de quelques affirmations bien connues de Harald Weinrich, qui donnent une définition minimale de ce que l’on doit considérer comme étant un texte :

Tout échange se déroule sur l’axe du temps entre un début et une fin. Au début les interlocuteurs en présence prennent une position de communication qui leur convient. […] En fin d’échange la position de communication est abandonnée ; mais la LINÉARITÉ de l’échange peut en outre être jalonnée et structurée par des interruptions plus ou moins marquées. Nous appelons TEXTE l’énoncé linéaire qui est compris entre deux interruptions remarquables de la communication et qui va des organes de la parole ou de l’écriture de l’émetteur aux organes de l’audition ou de la vue du récepteur.

3. Un régime performanciel de la textualité ?

L’hypothèse que nous souhaitons développer est la suivante : à un niveau « mésotextuel » de structuration, la textualité suit dans cette lettre un mode d’organisation lié à la performance, à la performance de l’écriture même : suivant cette optique, cette lettre – parmi d’autres productions discursives, potentiellement (pensons par exemple aux textes de conférence) – progresserait relativement à un régime performanciel. Ce régime performanciel est introduit ici par la phrase initiale de la lettre, « J’ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle », macro-acte préparatoire englobant, en partie auto-adressé, dans la mesure où il est aussi une instruction que Rimbaud se donne à lui-même : la lettre tient la promesse faite dès son entame ; en se développant, elle accomplit le don visé. Cette phrase initiale apparaît ainsi comme le point zéro du régime textuel dont on va traiter, l’orientant en profondeur.

Nous chercherons d’abord à donner sa spécificité à ce régime et ensuite à situer/relativiser son importance. Pour commencer, voyons concrètement tous les ponctuants qui, du point de vue textuel, segmentent et lient les différents moments de la lettre, à savoir des unités de rang textuel (niveau méso d’organisation), et non pas simplement transphrastique. Ces ponctuants ont tous la même fonction de gestion de la cohésion textuelle, ils sont des lieux d’émergence du sens dans la mesure où ils participent de la cohérence globale du discours. Autrement dit, par eux, chaque moment est « réactualisé » comme élément d’une performance en cours.

1La voyanceTest de note en bas de page
Bibliographie

Adam, Jean-Michel, « “Phrases ” ou texte ? Aspects de la textualité d’un poème des Illuminations », Cahiers du Département des langues et des sciences du langage (Lausanne), 2 (1986), p. 71-110.

—, La linguistique textuelle, Paris, Armand Colin, 2011.

Capt, Vincent, Verselle, Vincent, « Faire problème au texte : les “lettres du Voyant ” de Rimbaud et la continuité textuelle », in Faire texte. Frontières textuelles et opérations de textualisation, dir. par Jean-Michel Adam, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2015, p. 123-181.

Cornille, Jean-Louis, L’épître du Voyant. Alcide Bava/Arthur Rimbaud (avril-août 1871), Amsterdam, Rodopi, 1997.

Coste, Daniel, « Des usages pragmatiques à l’action et de l’acquisition à l’appropriation », in Discours, action et appropriation des langues, éd. par Francine Cicurel, Daniel Véronique, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2002, p. 273-279.

Kerbrat-Orecchioni, Catherine, « L’interaction épistolaire », in La lettre, entre réel et fiction, dir. par Jürgen Siess, Paris, SEDES, 1998, p. 15-36.

Rimbaud, Arthur, Correspondance, Paris, Fayard, 2007.

Weinrich, Harald, Grammaire textuelle du français, Paris, Didier/Hatier, 1989.

Annexe

Lettre de Rimbaud à Demeny, datée du 15 mai 1871

Le texte que nous donnons ici est une transcription « simplifiée » établie en suivant les fac-similés de l’original manuscrit qui ont été publiés dans certaines éditions de la correspondance de Rimbaud. Par « simplifiée », nous entendons que nous n’avons pas respecté la mise en pages propre au document, et que nous n’avons pas transcrit les variations qui parsèment la lettre, mais uniquement le dernier état du texte ; de même, nous ne signalons pas les endroits où le texte a été rectifié par nos soins, ou établi en fonction d’une lecture conjecturale. (On trouvera une transcription « diplomatique » de la lettre en annexe de l’article que nous avons fait paraître dans le volume Faire texte, mentionné dans les références bibliographiques.) En revanche, nous indiquons au fil du texte, entre crochets et en italique, les lieux de transition d’une page à l’autre.

[p. 1] Charleville, 15 mai 1871

J’ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle ; je commence de suite par un psaume d’actualité.

Chant de guerre Parisien — Le Printemps est évident, car Du cœur des Propriétés vertes, Le vol de Thiers et de Picard Tient ses splendeurs grandes ouvertes ! — Ô Mai ! quels délirants culs-nus ! Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières, Ecoutez donc les bienvenus Semer les choses printanières ! — Ils ont schako, sabre et tam-tam Non la vieille boîte à bougies Et des yoles qui n’ont jam, jam… Fendent le lac aux eaux rougies ! — Plus que jamais nous bambochons Quand viennent sur nos fourmilières Crouler les jaunes cabochons Dans des aubes particulières ! — Thiers et Picard sont des Eros, Des enleveurs d’héliotropes, Au pétrole ils font des Corots : Voici hannetonner leurs Tropes… — Ils sont familiers du Grand Truc !.. Et couché dans les glaïeuls, Favre Fait son cillement aqueduc, Et ses reniflements à poivre ! — La Grand-ville a le pavé chaud, Malgré vos douches de pétrole, Et décidément, il nous faut Vous secouer dans votre rôle… — Et les Ruraux qui se prélassent Dans de longs accroupissements, Entendront des rameaux qui cassent Parmi les rouges froissements ! A. Rimbaud

[p. 2] — Voici de la prose sur l’avenir de la poésie —

Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque ; Vie harmonieuse. – De la Grèce au mouvement romantique, – moyen âge, – il y a des lettrés, des versificateurs. D’Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d’innombrables générations idiotes : Racine est le pur, le fort, le grand. – On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd’hui aussi ignoré que le premier venu auteur d’Origines. – Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans.

Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m’inspire plus de certitudes sur le sujet que n’aurait jamais eu de colères un jeune-France. Du reste, libre aux nouveaux ! d’exécrer les ancêtres : on est chez soi et l’on a le temps.

On n’a jamais bien jugé le romantisme ; qui l’aurait jugé ? Les critiques ! ! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l’œuvre, c’est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?

Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la Symphonie fait son [p. 3] remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène.

Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs !

En Grèce, ai-je dit, vers et lyres rythment l’Action. Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L’étude de ce passé charme les curieux : plusieurs s’éjouissent à renouveler ces antiquités : – c’est pour eux. L’intelligence universelle a toujours jeté ses idées, naturellement ; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau : on agissait par, on en écrivait des livres : telle allait la marche, l’homme ne se travaillant pas, n’étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains : auteur, créateur, poète, cet homme n’a jamais existé !

La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver ; cela semble simple : en tout cerveau s’accomplit un développement naturel ; tant d’égoïstes se [p. 4] proclament auteurs ; il en est bien d’autres qui s’attribuent leur progrès intellectuel ! – Mais il s’agit de faire l’âme monstrueuse : à l’instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s’implantant et se cultivant des verrues sur le visage.

Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.

Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant ! — Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé !

– la suite à six minutes –

[p. 5] Ici j’intercale un second psaume, hors du texte : veuillez tendre une oreille complaisante, – et tout le monde sera charmé. — J’ai l’archet en main, je commence :

Mes Petites amoureuses.

Un hydrolat lacrymal lave Les cieux vert chou : Sous l’arbre tendronnier qui bave, Vos caoutchoucs – Blancs de lunes particulières Aux pialats ronds, Entrechoquez vos genouillères Mes laiderons ! – Nous nous aimions à cette époque, Bleu laideron ! On mangeait des œufs à la coque Et du mouron ! – Un soir, tu me sacras poète, Blond laideron : Descends ici, que je te fouette En mon giron ; – J’ai dégueulé ta bandoline, Noir laideron ; Tu couperais ma mandoline Au fil du front – Pouah ! mes salives desséchées, Roux laideron Infectent encor les tranchées De ton sein rond ! – [p. 6] Ô mes petites amoureuses, Que je vous hais ! Plaquez de fouffes douloureuses Vos tétons laids ! – Piétinez mes vieilles terrines De sentiment ; – Hop donc ! soyez-moi ballerines Pour un moment !.. – Vos omoplates se déboîtent, Ô mes amours ! Une étoile à vos reins qui boitent, Tournez vos tours ! – Et c’est pourtant pour ces éclanches Que j’ai rimé ! Je voudrais vous casser les hanches D’avoir aimé ! – Fade amas d’étoiles ratées, Comblez les coins ! – Vous crèverez en Dieu, bâtées D’ignobles soins ! – Sous les lunes particulières Aux pialats ronds, Entrechoquez vos genouillères, Mes laiderons ! A.R.

Voilà. Et remarquez bien que, si je ne craignais de vous faire débourser plus de 60c de port, – moi pauvre effaré qui, depuis sept mois, n’ai pas tenu un seul rond de bronze ! – je vous livrerais encore mes Amants de Paris, cent hexamètres, Monsieur, et ma Mort de Paris, deux cents hexamètres ! – je reprends :

[p. 7] Donc le poète est vraiment voleur de feu.

Il est chargé de l’humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; Si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme : si c’est informe, il donne de l’informe. Trouver une langue ;

— Du reste, toute parole étant idée, le temps d’un langage universel viendra ! Il faut être académicien, – plus mort qu’un fossile, – pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l’alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie ! —

Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d’inconnu s’éveillant en son temps dans l’âme universelle : il donnerait plus – que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Enormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !

Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez ; — Toujours pleins du Nombre et de l’Harmonie, ces poèmes seront faits pour rester. – Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque. L’art éternel aurait ses fonctions ; comme les poètes sont citoyens. La Poésie ne rythmera plus l’action ; elle sera en avant.

[p. 8] Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, – jusqu’ici abominable –, lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? – Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.

En attendant, demandons aux poètes du nouveau, – idées et formes. Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette demande. – Ce n’est pas cela !

Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s’en rendre compte : la culture de leurs âmes s’est commencée aux accidents : locomotives abandonnées, mais brûlantes, que prennent quelque temps les rails. – Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. – Hugo, trop cabochard, a bien du vu dans les derniers volumes : les Misérables sont un vrai poème. J’ai les Châtiments sous main ; Stella donne à peu près la mesure de la vue de Hugo. Trop de Belmontet et de Lamennais, de Jéhovahs et de colonnes, vieilles énormités crevées.

[p. 9] Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, – que sa paresse d’ange a insultées ! Ô ! les contes et les proverbes fadasses ! Ô les nuits ! ô Rolla, ô Namouna, ô la Coupe ! Tout est français, c’est-à-dire haïssable au suprême degré ; français, pas parisien ! Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, Jean de Lafontaine, commenté par M. Taine ! Printanier, l’esprit de Musset ! Charmant, son amour ! En voilà, de la peinture à l’émail, de la poésie solide ! On savourera longtemps la poésie française, mais en France. Tout garçon épicier est en mesure de débobiner une apostrophe Rollaque ; tout séminariste en porte les cinq cents rimes dans le secret d’un carnet. À quinze ans, ces élans de passion mettent les jeunes en rut ; à seize ans, ils se contentent déjà de les réciter avec cœur ; à dix-huit ans, à dix-sept même, tout collégien qui a le moyen, fait le Rolla, écrit un Rolla ! Quelques-uns en meurent peut-être encore. Musset n’a rien su faire : il y avait des visions derrière la gaze des rideaux : il a fermé les yeux. Français, panadif, traîné de l’estaminet au pupitre de collège, le beau mort est mort, et, désormais, ne nous donnons même plus la peine de le réveiller par nos abominations !

Les seconds romantiques sont très voyants, Th. Gautier, Lec. de Lisle, Th. de Banville. Mais [p. 10] inspecter l’invisible et entendre l’inouï étant autre chose que reprendre l’esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans un milieu trop artiste ; et la forme si vantée en lui est mesquine : les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles.

Rompue aux formes vieilles, parmi les innocents, A. Rénaud, – a fait son rolla ; – L. Grandet, – a fait son Rolla ; – Les gaulois et les Musset, G. Lafenestre, Coran, Cl. Popelin, Soulary, L. Salles ; Les écoliers, Marc, Aicard, Theuriet ; les morts et les imbéciles, Autran, Barbier, L. Pichat, Lemoyne, les Deschamps, les Desessarts ; les journalistes, L. Cladel, Robert Luzarches, X. de Ricard ; les fantaisistes, C. Mendes ; les bohêmes ; les femmes ; les talents, Léon Dierx et Sully Prudhomme, Coppée, – la nouvelle école, dite parnassienne, a deux voyants, Albert Mérat et Paul Verlaine, un vrai poète. — Voilà. — Ainsi je travaille à me rendre voyant. — Et finissons par un chant pieux.

Accroupissements

Bien tard, quand il se sent l’estomac écœuré, Le frère Milotus, un œil à la lucarne D’où le soleil, clair comme un chaudron récuré Lui darde une migraine et fait son regard darne, Déplace dans les draps son ventre de curé

Il se démène sous sa couverture grise Et descend, ses genoux à son ventre tremblant, Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise, [p. 11] Car il lui faut, le poing à l’anse d’un pot blanc, À ses reins largement retrousser sa chemise ! Or, il s’est accroupi, frileux, les doigts de pied Repliés, grelottant au clair soleil qui plaque Des jaunes de brioche aux vitres de papier ; Et le nez du bonhomme où s’allume la laque Renifle aux rayons, tel qu’un charnel polypier. .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   . Le bonhomme mijote au feu, bras tordu, lippe Au ventre : il sent glisser ses cuisses dans le feu, Et ses chausses roussir, et s’éteindre sa pipe ; Quelque chose comme un oiseau remue un peu À son ventre serein comme un monceau de tripe ! Autour, dort un fouillis de meubles abrutis Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres ; Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis Aux coins noirs : des buffets ont des gueules de chantres Qu’entrouvre un sommeil plein d’horribles appétits L’écœurante chaleur gorge la chambre étroite ; Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons : Il écoute les poils pousser dans sa peau moite, Et parfois, en hoquets fort gravement bouffons S’échappe, secouant son escabeau qui boite… .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   . Et le soir, aux rayons de lune, qui lui font Aux contours du cul des bavures de lumière, Une ombre avec détails s’accroupit, sur un fond De neige rose ainsi qu’une rose trémière… Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.
Notes
Pour citer cet article
Référence papier Vincent Capt et Vincent Verselle, « La « lettre du Voyant » de Rimbaud à Demeny, une mise à l’épreuve de la cohésion textuelle ? », Études de lettres, 1-2 | 2015, 19-46. Référence électronique Vincent Capt et Vincent Verselle, « La « lettre du Voyant » de Rimbaud à Demeny, une mise à l’épreuve de la cohésion textuelle ? », Études de lettres [En ligne], 1-2 | 2015, mis en ligne le 15 mai 2018, consulté le 11 novembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/edl/812 ; DOI : 10.4000/edl.812
Auteurs

Vincent Capt

Université de Lausanne

Vincent Verselle

Université de Lausanne

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